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3 mars 2013

Yang Sheng : nourrir sa vie

"La seule préoccupation que nous ayons à garder à l'esprit, nous qui voulons nous libérer de toutes, nous dit en somme Zhuangzi,  pour laisser épanouir en nous la vie, est de défaire les fixations qui pourraient s'y manifester."
" En Chine, le mal vient seulement du fait que la polarité à l’œuvre ne joue plus, que les grands échanges dynamiques ne se font plus, et finalement que cela ne "passe" plus."

Le sage chinois dit : "J'ai entendu mon maître dire : être apte à nourrir sa vie, c'est comme faire paître des moutons: si l'on en voit qui traînent à l'arrière, on les fouette." (Zhuangzi)
Il ne s'agit pas tant de progresser vers un idéal que de "maintenir toutes ses ressources vitales en développement", ne rester accroché à aucune qualité, se maintenir évolutif et alerte.


8 novembre 2011

(petit) livre des changements


A quoi reconnaît-on que l'on change ?  
Ce peut être quand certains comportements qui nous étaient habituels causent un écoeurement parfois diffus, parfois net.
 
Premier exemple :
Je ne supporte plus de me voir réagir au quart de tour à une remarque blessante, ou tout autre comportement ressenti comme une agression. Dans la majorité des cas, je suis frappée (et freinée) par le fait que l'autre n'avait pas réellement la volonté de me blesser, mais qu'il exprimait un manque ou une souffrance de son côté.
Si malgré tout je laisse échapper une réaction épidermique, je me sens gênée non pas parce que c'est "mal", mais parce que c'est inutile. Répondre par un message désagréable à un message désagréable est une dépense d'énergie d'autant plus vaine qu'elle ne défoule même pas vraiment sur le moment. Inversement, une écoute attentive aux besoins de l'autre comme aux siens peut apaiser miraculeusement.




Deuxième exemple :
L'autre soir, je suis passée dans la maison de mes parents, où j'ai entreposé la majeure partie de mes affaires en attendant de pouvoir emménager. Des meubles, des cartons, des sacs… sans lesquels j'ai très bien vécu depuis deux mois. Il n'y a dans le tas qu'une ou deux choses qui m'ont manqué, paradoxalement les plus futiles : des éléments de déguisements - à moins que ce soit précisément ce que je possède de plus sérieux et essentiel… Surtout, j'ai été prise face à cet entassement d'une impérieuse envie de fuir, ou de me débarrasser de ce fatras pour m'en tenir au volume de possessions avec lequel j'ai estimé que je pouvais vivre de manière "temporaire". C'est déjà beaucoup en fait, et largement suffisant pour s'installer dans ce "temporaire". Autant dire que je sais désormais avec certitude que je peux me sentir chez moi et à mon aise sans être dans l'accumulation.


Troisième exemple :
A mon dernier passage gare St Lazare, je suis tombée dans un piège qui m'aspire avec une belle régularité depuis dix ans que j'ai de l'argent à dépenser : acheter plus ou moins compulsivement des objets censément "utiles" (en l'occurrence, des collants) et censément "soldés" sur un stand temporaire en pleine gare. La somme n'était pas importante, mais je crois que j'ai envie de jouer le jeu de ne pas me procurer de nouvel objet dont j'ai déjà suffisamment d'exemplaires à ma disposition. J'ai été dégoûtée d'avoir triché à mes propres règles, comme si je m'étais flouée d'un plaisir attendu. Étonnant, non ?


11 juillet 2011

Assouplir ses frontières

Plusieurs fois par le passé j'ai dit de moi "je ne suis pas quelqu'un qui….", "je ne ferai jamais ceci…", et la vie m'a apporté des démentis : j'ai travaillé dans une banque, j'ai cherché à acheter un appartement, je me suis vouée à des amours tranquilles… Je découvre aujourd'hui en y repensant que ces démentis sont toujours allés dans le même sens : à ma conception un peu folle (ou libre) de moi-même, mes choix en ont opposé une autre, plus "bourgeoise", en tout cas plus à la recherche de stabilité.

Au cours de ma vie, j'ai endossé plusieurs mythes personnels. Des plus sombres (mal-aimée, heautontimorumenos, princesse d'Aquitaine à la tour abolie) j'ai délaissé les oripeaux pour m'imaginer plutôt femme qui court avec les loups, ou calme habitante d'un monde réconcilié. Comme des rivières nous changeons, et chaque jour qui passe nous coulons d'une nouvelle eau. Je préfère de loin ma nouvelle conception de moi-même, qui ne m'oblige pas à me contorsionner pour faire semblant de ne pas aimer la vie, et qui ne m'abonne pas à la souffrance.

Mais entre la vie du loup et celle du chien j'hésite encore ; je me débats avec mes espérances, avec l'opinion que je voudrais conserver de moi-même (une femme libre, un peu gipsy sur les bords) et l'évidence de mon embourgeoisement.


Jusqu'à présent j'ai toujours accepté avec bonhommie les démentis et les mues. Je trouve rafraîchissant de me dire que les frontières de notre être sont toujours à réinventer. J'aimerais savoir les assouplir, les pousser pour permettre à l'enfant que je fus de courir vite et de sauter haut. J'aimerais me débarrasser de l'idée collante que "je ne suis pas quelqu'un qui prend des risques". Chaque jour qui passe, me délier un peu plus des croyances limitantes qui ont ralenti mon pas et ont multiplié mes hésitations. Ce qui ne veut pas dire nécessairement diluer mon identité ou tomber dans l'illusion enfantine - si attirante pour qui a le goût de la magie - que tout est possible.
Et, pourquoi pas ? Devenir assez vaste pour embrasser mes contradictions sans en souffrir. Être à la fois la fille de mes parents, capable de prendre une décision patrimoniale, et créatrice de moi-même, articulant en action le vœu de mon âme.

10 mars 2011

Le rendez-vous des errants

" Il croit qu'il faut imaginer le monde comme le rendez-vous des errants qui s'avancent sac au dos, des clochards célestes qui refusent d'admettre qu'il faut consommer toute la production et par conséquent travailler pour avoir le privilège de consommer, et d'acheter toute cette ferraille dont ils n'ont que faire ; réfrigérateurs, récepteurs de télévision, automobiles (tout au moins ces nouvelles voitures fantaisistes) et toutes sortes d'ordures inutiles, les huiles pour faire pousser les cheveux, les désodorisants et autres saletés qui, dans tous les cas, atterriront dans la poubelle huit jours plus tard, tout ce qui constitue le cercle infernal : travailler, produire, consommer, travailler, produire, consommer. J'entrevois la grande révolution des sacs à dos. Des milliers, des millions de jeunes Américains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, réjouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles et plus heureuses encore les vieilles, tous transformés en Fous du Zen, lancés de par le monde pour écrire des poèmes inspirés, sans rime ni raison, pratiquant la bonté, donnant l'image de la liberté par leurs actes imprévus, à tous les hommes et même à tous les êtres vivants. "

- Jack Kerouac

Les clochards célestes